Adapté du roman sans concession de Ahmadou Kourouma, Allah n’est pas obligé ose ce que certains trouveraient impensable : confier à l’animation l’un des récits les plus âpres de la littérature africaine contemporaine. Le pari est tenu, et même transcendé, dans un film qui épouse le regard et la voix d’un enfant broyé par la guerre. Retour sur une oeuvre jouant des oxymores pour conter ses tragiques vérités.
Résumé : Birahima, orphelin guinéen d’une dizaine d’années, doit quitter son village pour tenter de passer la frontière et retrouver une tante qui se serait installée au Libéria. Le jeune garçon se met dans les pas de Yacouba, bonimenteur de grands chemins jouant les guides de substitution. Mais sur la route, la rencontre avec des enfants soldats fait basculer le destin de Birahima. Engagé involontaire, que lui réserve le sentier de la guerre ?
Dès la première séquence, le ton est donné. Birahima raconte, en voix-off, son existence pavée d’horreurs et d’injustices. Sa parole est vindicative et colérique, une parole forgée par la guerre. Il parle de sa propre mort avec un fatalisme rageur, comme si la vie l’avait trahi avant même qu’il n’ait pu la comprendre. Cette entrée en matière intraitable installe une évidence : ici, l’enfance n’est qu’un souvenir fuyant, une parenthèse déjà refermée. C’est un fait : le film est éprouvant. Les tragédies s’enchaînent, à commencer par la perte rapide de sa mère, arrachement brutal qui précipite Birahima sur les routes. Envoyé au Liberia pour rejoindre une tante qu’il ne connaît qu’à travers des promesses d’avenir meilleur, il découvre un pays fracturé par la guerre civile. Un pan d’histoire du Liberia s’invite ainsi dans le récit : celui d’une nation ravagée par les factions armées, où grandir en paix relève de l’impossible.
C’est là que le road-movie bascule dans l’horreur pure. Birahima et son oncle sont enlevés par la National Patriotic Front of Liberia (NPFL), milice dirigée par un chef funestement charismatique, figure pétrie de religion et de discours messianiques. Sous son joug, l’enfant apprend à manier les armes avant même d’avoir fini d’apprendre à lire. Il devient enfant-soldat. L’innocence qu’il conservait encore de sa vie en Guinée, auprès de sa mère et de sa grand-mère, se dissout définitivement dans le fracas des balles et la logique absurde des exécutions.
Le film ne détourne jamais le regard. L’horreur se terre parfois au premier plan : corps inertes, villages dévastés, regards vides, tandis que les personnages avancent au second, comme écrasés par la cruauté du décor dans lequel ils survivent. Cette mise en scène traduit l’idée que la tragédie n’est pas un événement isolé, mais une atmosphère permanente. Même lorsque le périple les mène jusqu’en Sierra Leone, le danger persiste. Les angoisses de Birahima surgissent sans prévenir, sous forme d’éclats visuels ou de surgissements sonores qui rappellent que la guerre ne s’arrête pas aux frontières.
Et pourtant, le film surprend par sa richesse graphique. Les couleurs sont éclatantes, presque chatoyantes, comme si la lumière refusait de céder totalement à la nuit. Ce contraste constant entre une esthétique vive et une narration d’une brutalité sans fard renforce la dimension tragique du récit. L’animation, loin d’adoucir le propos, en révèle la cruauté. Elle permet de styliser l’insoutenable tout en le rendant plus percutant encore.
« Les animaux se traitent mieux entre eux que nous les humains », affirme Birahima. Cette phrase résonne comme un leitmotiv amer. L’Homme est barbare, et les pertes s’accumulent au fil du chemin vers cette tante devenue l’horizon fragile d’une existence douloureuse. Chaque étape du voyage ajoute une couche de désillusion, mais aussi une preuve de survie. Car dans cet océan d’horreurs, l’espoir ne disparaît jamais tout à fait. Il survit dans la résilience obstinée de Birahima et de son oncle, dans leur fuite en avant vers une possible terre d’accueil. Leur quête n’est peut-être qu’un mirage, mais elle les maintient debout.
Allah n’est pas obligé (d’être juste ici bas) est ainsi un film de contrastes : entre enfance et barbarie, foi et cynisme, couleurs et ténèbres. Un récit bouleversant qui rappelle, avec une lucidité cruelle, que l’animation peut être un médium de mémoire et de vérités essentiels à conter.
En salles le 4 mars via BAC Films.